Association CAMIN FERRAT
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Les insectes aux avant-postes du réchauffement climatique
Les entomologistes observent l'apparition en Europe de nombreux papillons ou coléoptères jusqu'alors inconnus sous nos latitudes. L'augmentation de l'effet de serre, explication la plus plausible, menace, par ailleurs, d'autres espèces d'extinction.
Le monarque africain, petit cousin du grand papillon américain, a pris ses quartiers dans le Var. Voilà encore une trentaine d'années, ce lépidoptère à l'élégante parure orange ourlée de noir était inconnu sur le continent européen.
Il pullule aujourd'hui en Espagne et commence à s'implanter dans le sud de la France. Le bupreste du thuya, magnifique coléoptère naguère rarissime en Ile-de-France, y est devenu, depuis quelques années, une espèce presque commune. Un grillon agreste à front jaune que l'on croyait cantonné aux
départements méditerranéens a été observé, voilà peu, en Seine-et-Marne...
A l'évidence, il se passe quelque chose dans le petit monde rampant et volant des invertébrés. Il ne s'agit, pour l'instant, que d'observations isolées, rapportées le plus souvent par des entomologistes amateurs. Sur les 35 000 à 39 000 espèces d'insectes recensées en France, il n'en est guère que quelques dizaines, en effet, à faire l'objet d'un réel suivi. Trop peu pour tirer des conclusions définitives. Il n'empêche que les indices se multiplient et sont concordants, constate Jacques Lhonoré, spécialiste de la biodiversité au centre de Nogent-sur-Vernisson (Loiret) du Cemagref : les insectes gagnent du terrain.
Souvent, il s'agit d'espèces jusqu'alors localisées dans le Midi de la France qui progressent vers le nord en emprutant le couloir de la vallée du Rhône ou en suivant le littoral atlantique. C'est le cas d'un petit charançon, remarquable par la longueur du rostre de la femelle et vivant sur les roses trémières, qui s'est répandu sur la presque totalité du territoire national. La mante religieuse, autrefois méridionale, se fait de plus en plus nordique tout comme certaines libellules. Le nacré de la ronce, petit papillon aux ailes orangées tachetées de noir, qui ne dépassait pas la ligne Bordeaux-Grenoble voilà quinze ans, a même essaimé jusqu'au Luxembourg.
Le sphinx du caille-lait, papillon de nuit gris orangé dont le vol très rapide rappelle celui du colibri, a poussé, quant à lui, jusqu'à la Grande-Bretagne. Le même trajet a été accompli par certaines espèces de sauterelles brunes. L'exemple du vulcain, un peu différent, va dans le même sens. Ce papillon rouge et noir qui avait l'habitude de quitter la France au début de l'automne pour se reproduire en Espagne ou en Afrique du Nord a tendance, depuis quelques années, à renoncer à cette migration et à hiverner sur place.
Mais on voit aussi apparaître des espèces exotiques, originaires des payschauds. Le papillon du géranium, natif d'Afrique du Sud et introduit accidentellement aux Baléares, voilà dix ans, colonise à présent l'Europe du Sud. Après un séjour sur la Costa Brava, il a gagné les Pyrénées-Orientales au printemps 1997, puis a poursuivi sa route vers l'Italie au fil des jardinières de géraniums. On l'a même repéré, l'an dernier, dans le parc de la Tête-d'Or de Lyon. Le rhynchophore roux, gros charançon d'origine tropicale vivant sur les palmiers, vraisemblablement importé en Espagne lors de l'exposition universelle de Séville de 1992, a entrepris de remonter vers le nord de la péninsule ibérique et on s'attend à le voir franchir la frontière d'ici peu.
Des déplacements d'insectes ont certes été observés de tout temps, à la faveur des importations de bois ou de plantes exotiques, par exemple. L'intensification du commerce et du tourisme internationaux n'a fait qu'accélérer ces migrations. La nouveauté vient de ce que certaines des espèces transplantées réussissent, à partir de quelques têtes de pont, à coloniser leur nouveau milieu et à s'y installer durablement.
L'explication ? Jacques Lhonoré y voit, sans le moindre doute, la marque du réchauffement, dont les insectes, extraordinairement mobiles - qu'ils soient introduits par des activités humaines ou transportés par le vent -, constitueraient des sortes de sentinelles avancées. "Leur cycle biologique
est, à tous les stades - ouf, larve, nymphe, adulte - très lié aux conditions climatologiques, explique le chercheur. Des températures hivernales clémentes leur sont favorables." La douceur des derniers hivers faciliterait ainsi l'implantation et l'extension de l'aire des nouveaux venus. Ceux-ci, n'hésitant pas à changer de plante-hôte pour survivre - le papillon du géranium peut se développer sur des variétés sauvages et le monarque d'Afrique s'accommode, en Europe, de plantes herbacées communes -, proliféreraient d'autant plus gaillardement qu'ils ne trouvent sur place ni prédateur ni parasite.
Pierre Zagatti, entomologiste au centre de Versailles de l'INRA, se montre plus circonspect. "La responsabilité du réchauffement climatique est probable pour certaines espèces, mais elle n'est pas établie de façon scientifique", estime ce chercheur, qui milite pour la création d'un observatoire national des invertébrés. "Les insectes, souligne-t-il, sont capables de résister à des températures très froides en hiver et, pour la plupart, le facteur primordial est la température estivale." Certaines migrations ne doivent rien, il est vrai, à l'effet de serre : un petit scorpion noir à queue jaune très répandu dans le Midi est probablement remonté vers le nord par le "couloir des vacances" dans les toiles de tente de campeurs et c'est sans doute en passagère clandestine de touristes que la grande cigale a rallié les Vosges...
Les entomologistes ne sont, en tout cas, pas les seuls à suivre à la loupe ces déplacements. Les forestiers et les agriculteurs les observent, eux aussi, avec inquiétude parfois. Certes, on ne redoute pas encore l'invasion d'insectes vecteurs de maladies exotiques ou dévastateurs de récoltes, même si, voilà quelques années, des nuées de criquets pèlerins venus d'Afrique se sont abattues sur des plages italiennes où ils sont morts d'épuisement avant d'avoir pu se reproduire. Mais les sylviculteurs s'alarment de l'expansion géographique de la chenille processionnaire du pin, qui cause de sévères dégâts aux résineux et qui, très urticante, pose aussi de tels problèmes sanitaires dans les zones touristiques où il est déjà arrivé que des campings infestés doivent être évacués.
Les viticulteurs redoutent, pour leur part, l'extension de la cochylis et de l'eudémis, deux papillons communément appelés "vers de la grappe", qui s'attaquent au vignoble et sont capables de ruiner une récolte. Un autre petit papillon nocturne, découvert pour la première fois en France en octobre 2000 dans le Var, cause, lui aussi, quelques soucis car ce ravageur se développe sur le maïs et les citronniers cultivés.
Le réchauffement climatique ne profite cependant pas à tous les insectes. Il met en péril certaines espèces - parmi les plus rares - rescapées de la dernière glaciation. C'est le cas d'un papillon damier fréquentant les tourbières d'altitude ou de certains taupins adaptés au froid, qui sont aujourd'hui menacés d'extinction dans leurs derniers refuges montagneux. Des spécimens comme le papillon nègre des bois ou l'apollon, qui avaient profité du petit âge glaciaire (milieu du XVIe siècle-milieu du XIXe siècle) pour descendre dans les plaines et y installer des colonies abyssales, risquent tout simplement de disparaître du paysage.
Pierre Le Hir